
Peut-on la contempler ?
Dijon, France
Le propriétaire est connu ; on ignore si l’œuvre est exposée aujourd’hui.
Calcaire : pierre d'Asnières ; Sur ce chapiteau originellement engagé dans une maçonnerie, qui conserve lit de pose et lit d'attente, les deux faces sculptées accueillent une seule et unique scène. A senestre, la Vierge à demie étendue sur un lit, vêtue d'un lourd et ample drapé, repose sa main droite sur sa cuisse gauche ; de sa main gauche, elle désignait sans doute l'Enfant représenté dans la partie supérieure de la corbeille du chapiteau, que réchauffent un bœuf et un âne muselé. Sur l'autre face, Joseph, assis dans un siège mouluré, soutient sa tête de la main gauche en fronçant les sourcils. Un drapé recouvre sur ses épaules une longue tunique, bordée au col de deux rubans ornés de motifs en dents de scie.
Trois tours protégées par un petit toit conique, disposées aux angles de la corbeille couronnent la scène ; celle du milieu prend appui sur une colonne, sommée d'un chapiteau à larges feuilles lisses et séparant Marie et Joseph. D'une tour à l'autre, deux petits arcs bordés de dents de scie supportent une sorte d'enceinte circulaire. Chaque élément de cette architecture est ajouré d'ouvertures en plein cintre. A senestre, au-dessus du coussin de Marie, le couronnement a laissé place à une face lisse, peut-être destinée à l'origine à être recouverte par un autre élément sculpté. Dégagés dur mur du collatéral sud de l'église Saint-Philibert de Dijon où ils étaient encastrés, les deux chapiteaux (64-2 et 64-3) furent déposés au musée en 1964, pour être mis à l'abri des intempéries qui les avaient déjà endommagés.
Mentionnées à plusieurs reprises depuis le XIXe siècle, ces œuvres posent d'abord le problème de leur origine : s'ils s'accordent à les faire provenir d'un portail, les auteurs se sont partagés entre la thèse d'une localisation à Saint-Philibert même, ou à l'abbaye voisine de Saint-Bénigne. P. Quarré hésitait entre les deux solutions. Aucun document n'a pu permettre d'établir à quelle époque ces deux chapiteaux ont été encastrés dans le mur sud de l'église : la plus ancienne mention actuellement connue semble celle de Pierre-Joseph Antoine, pendant la période révolutionnaire. Des clichés conservés aux Archives Photographiques rappellent leur séjour dans le mur sud, où subsiste encore une sculpture très usée, figurant un personnage masculin assis devant un objet indéfinissable aujourd'hui, qui pourrait provenir du même ensemble.
Comme l'a relevé Pierre Quarré, ces chapiteaux relatifs à l'Enfance du Christ évoquent d'abord des sculptures de la rotonde de Saint-Bénigne de Dijon aujourd'hui perdues, mais décrites avec des détails assez précis par Louis-Bénigne Baudot qui en avait acquis des fragments. Ils appellent encore, et cette fois très concrètement, un rapprochement iconographique avec les chapiteaux du portail du prieuré clunisien de Saint-Pierre de Nantua, qui montrent des compositions très voisines : sur l'ébrasement de gauche l'Annonciation, l'Avertissement à Joseph, et la Visitation, et sur l'ébrasement de droite la Nativité. Sur le plan du style, par ailleurs, ils présentent des caractéristiques fortement typées : la stature des personnages d'abord, courts et trapus, dotés de têtes massives, de cous puissants et de mains volumineuses.
Les vêtements refouillés sont parcourus d'une vive agitation qui leur confère un aspect assez "baroque", mais soulignent aussi avec soin les volumes des corps. Le sculpteur a également donné une forte personnalité aux visages par leur structure rectangulaire assez lourde, leur front exagérément fuyant, enfin par leurs yeux immenses et globuleux dont l'ovale des paupières est souligné par deux incisions appuyées. La stylisation manifeste des traits du visage est encore accentuée pour la figure de Joseph dont le front soucieux est parcouru d'un bourrelet de chair dessiné d'un V inversé. Un certain naturalisme régit enfin les mèches épaisses mais souplement et librement organisées de la barbe et des cheveux de ce même personnage. Les caractéristiques formelles de ces sculptures, autrefois datées du début du XIIIe siècle, puis replacées plus justement par P.
Quarré dans le dernier quart du XIIe siècle, ne sont pas uniques en Bourgogne. Le portail occidental de l'église Saint-Florent de Til-Châtel possède un tympan représentant un Christ en Majesté, certes défiguré par une sévère restauration au cours du XIXe siècle, mais possédant encore de belles draperies ; comme sur les chapiteaux de Saint-Philibert, les corps sont mis en valeur par des jeux contrastés d'étoffes moulant étroitement les formes généreuses, ou froissées et parcourues d'ondulations. Ainsi que l'a noté N. Stratford à propos de Til-Châtel, il s'agit là de manifestations du "muldenfaltenstil", sans doute apparues dans la région au cours des dernières décennies du XIIe siècle. (Fabienne Joubert) (JANNET Monique et JOUBERT Fabienne (dir.), Sculpture médiévale en Bourgogne - Collection lapidaire du Musée archéologique de Dijon, EUD, 2000)
Musée archéologique de Dijon